L'histoire de Jouef par Alain Roze - Jouef 39

1930 : Les prémices de Jouef

Le parisien Georges Huard est un homme ingénieux. Il vend d’abord des articles de bazar, de bimbeloterie, des jeux et des jouets fabriqués dans l’Ain à Oyonnax. Il s’approvisionne en jouets à Moirans-en-Montagne, une petite ville du Jura. Il collabore avec la tournerie Margerit de Foncine-le-Haut pour revendre des jouets et des articles en bois.

 

C’est enfin à Champagnole qu’il va aprécier les jeux et jouets fabriqués par les établissements BERNARD LIEGEON. Cette entreprise créative est devenue par la suite SANIJURA (meubles de salle de bains) et JEUJURA (chalets suisses) qui emploient encore aujourd’hui de nombreux salariés.

Mais la guerre éclate et à Champagnole, dans le Jura, la ville est occupée par les allemands.

1944 : Georges Huard s’installe à Paris au 72 rue des Archives et continue un temps à commercialiser sa bimbeloterie fabriquée dans l’Ain et le Jura.

1945 : C’est la fin de la guerre et le marché des matières premières reprend. Il crée alors "LE JOUET FRANÇAIS" dont la marque est JF et lance à Paris la fabrication de jouets de bazar en celluloïd et en tôle lithographiée.

C’est une période ou les porte-monnaie des Français sont bien maigres. Pourtant le rêve subsiste et des fabricants de trains miniatures tels que JEP ou HORNB Y font brûler d’envie les ferroviphiles. Comprenant qu’il y a là une opportunité, Georges Huard va révolutionner le concept du train-jouet : « Je veux vendre les trains-jouets les moins chers du monde ! » déclare t-il. L’aventure JOUEF commence !

Le patron confie donc d’abord une partie de sa production en sous-traitance à André Margerit.  

 

Époque Margerit

À Foncine-le-Haut, André Margerit fonde la "Manufacture de tournerie
et Jouets du Haut-Jura" en 1945.Comme de nombreux artisans jurassiens, il fabrique de jolis jouets en bois à la conception parfois astucieuse. Ses employés sont qualifiés et le principe du travail à domicile lui permet de produire à bas coût.

En 1947, la Maison BUATHIER d’Oyonnax, et André Margerit fournissent une grosse partie de leur fabrication en sous-traitance à Georges Huard. BUATHIER produit notamment des pièces en plastique injecté dont la gamme de jouets agricoles fait partie.

1948 : Le Jouet Français sort un surprenant autorail en tôle à l’échelle HO. Il s’agit de l’Alger-Tombouctou.

Début des années 1950, Georges HUARD investit dans plusieurs sites de production dans le JURA : Champagnole, Foncine-le-Haut, Foncine-le-Bas, Sirod.

Usine Jouef
Usine Jouef

1953 : « LE JOUET FRANCAIS » deviendra « SARL Le Jouet Français » dont la marque se contractera en un nom bien sympatique : « JOUEF ». À Foncine-le-Haut, la «Manufacture de tournerie et jouets du Haut Jura» d’André Margerit devient usine Jouef.

1954 : JOUEF électrifie ses voies en 6 volts et sort sa première locomotive électrique BB 9003.

1956 : La période Bugnet.

G. Huard confie à Roger Bugnet alors directeur des établissements « Bernard Liegeon » la

direction d’ une antenne Champagnolaise du JOUET FRANÇAIS.

La société ne compte à l’origine que 2 personnes : Roger et son épouse. Ils exercent d’abord dans un garage loué à un fromager. L’entreprise dont la vocation consiste à produire, connaît alors un démarrage fulgurant et le local de 90 m2 devient vite une fourmilière ou s’entassent 46 employés.

1957 : Le Jouet Français achète les bâtiments de l’ancienne usine RENOLUX à Champagnole et les loue à Roger Bugnet. L’effectif explose : 120 employés travaillent dans les ateliers et près de 200 personnes œuvrent à domicile. La ville de Champagnole ressemble alors à une fourmilière et doit se réorganiser.

Cette même année, JOUEF impressionne avec son stand 10-14 du bâtiment 15 sur le Salon du Jouet qui à l’époque avait lieu à Lyon.

1958 : Les Établissements Roger Bugnet deviennent SOFAMO : Sociéte de Façonnage et de Montage. A ses débuts, l’usine sort de ses presses une gamme de jouets agricoles et une multitude de produits et accessoires : wagons, rails aiguillages, transformateurs, circuits automobiles… Les gares sont peintes et décorées par les travailleuses à domicile.

1960 : Après la sortie des locomotives BB 9201 et 231C NORD, JOUEF s’engage sur une production de produits type jouet pour les plus jeunes, et envisage de les rediriger ensuite sur des modèles haut de gamme.

Par pure stratégie commerciale, JOUEF s'ouvre au marché britannique avec la gamme PLAYCRAFT en HO.

1962 : LE JOUET FRANÇAIS rachète la SOFAMO à Roger Bugnet et le nomme directeur.

Malgré cette belle dynamique jurassienne, c’est à Paris que la stratégie JOUEF se définit et que les grandes décisions sont prises.

Sous la pression de Georges HUARD, le modéliste Pierre Baguelin et le documentaliste Pierre Pichon contribuent au succès de l’entreprise par la qualité de leurs travaux au sein du bureau d’études.

1966 : JOUEF écrase ses concurrents français JEP puis HORNBY qui fermera en 1973. Reste le fabricant italien LIMA comme principal concurrent à l’échelle HO. Roger Bugnet lance alors toute une gamme de maquettes de bâtiments pour enrichir la gamme de produits et JOUEF importe des automobiles miniatures CORGI- TOYS.

Jouef
Jouef

1969 : Rachat de la production EGGERBAHN en HOe.

1971 : Construction de l’usine A/B, rue du Maréchal De Lattre de Tassigny à Champagnole.

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Cette unité Franc Comtoise s’ajoute à celles déjà existantes : Usine route de Crotenay à Champagnole, usines de Syam , Sellières, Foncine Le Haut, Foncine Le Bas, Salins Les Bains, Crotenay, Sirod et Mignovillard dans le Jura plus Mouthe dans le Doubs.

Ces unités emploient alors 1200 salariés, dont près de 800 à Champagnole. En complèment, 300 employés (en majorité des femmes) travaillent à domicile. A cet instant, JOUEF est le deuxième employeur du Jura par ses effectifs derrière Solvay à Tavaux.

1972 : Georges HUARD prend sa retraite. Il vend JOUEF à la SOFINEX, filiale du Crédit LYONNAIS. Le Crédit Lyonnais crée le groupe LE JOUET FRANCAIS qui englobe JOUEF, DELACOSTE, HELLER et SOLIDO. JOUEF connaît alors un nouvel essor sous la direction de Léo Jahiel.

 

1973 : Roger Bugnet prend sa retraite. L’ambiance au sein des ateliers se dégrade et « l’esprit JOUEF » n’est plus là.

 

1977 : JOUEF est à son apogée.

1979 : Léo Jahiel démissionne. Le chiffre d’affaires est en baisse. La vente des circuits de voiture et des coffrets de trains diminue. Le volume des ventes à l’export et dans les grands magasins s’affaiblit alors que les jouets vidéo et jouets électroniques arrivent en force sur le marché.

LIP vient de fermer ses portes à Besançon. Jouef y recrute de nouveaux cadres et responsables. Mais l’entreprise compte une trop forte proportion de travailleurs indirects et la masse salariale productive n’est plus rentable. À coté de cela, les malfaçons s’accumulent et le SAV (Service Après Vente) a du mal à faire face.

1980 : JOUEF PARIS réduit ses effectifs et ferme ses ateliers. L’administratif quitte alors la rue des Archives pour s’installer rue de Paradis jusqu’en

1981. Suivront ensuite la fermeture des sites de Crotenay, Salins-les-Bains, Sellières et Mouthe.

1981 : Alors que JOUEF compte encore 413 employés dans la région de Champagnole, le groupe LE JOUET FRANÇAIS dépose le bilan le 8 mai.

Personne ne peut y croire. Le personnel, les élus, les commerçants, les habitants de la région sont traumatisés par la nouvelle. Le 22 mai, Champagnole est déclarée ville morte. Plus de 2000 personnes s’engagent rue de la République en scandant à l’unisson: «JOUEF VIVRA, JOUEF VAINCRA ! ».

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Le 1er juin l’entreprise est occupée 24 heures sur 24. Des négociations s’engagent alors avec Charles Fiterman, ministre d’état et des transports sous François Mitterrand. Ce dernier rappelle que la marque est mondialement connue, puis déclare : « Une telle industrie ne peut pas mourir ! ».

1982 : Le 1er février, c’est finalement le groupe CEJI REVELL France (Compagnie Européenne Industrielle du Jouet) qui rachète la marque. La CEJI fait partie du groupe «Compagnie Financière Edmond Rothschild» dont le siège social est situé à Drancy. JOUEF vient donc s’ajouter aux filiales J.E.U. (Jeux éducatifs Universels) que sont INTERLUDE, JOUSTRA, REVELL, ARBOIS et CLODREY.

Seulement 400 salariés sont repris, mais les 20 dessinateurs du bureau d’études ont tous retrouvé un emploi. L’étude des nouveaux produits se fera en sous-traitance en attendant la reconstitution du B.E, mais le turn over des responsables freinera considérablement cette opération. JOUEF se retrouve sous la tutelle de JOUSTRA. L'étude des nouveaux produits et de nombreux moules sera confiée en sous-traitance jusqu'en 1999 à BEPM dont le responsable est un ancien dessinateur mouliste de JOUEF.

1985 : Comme d’autres entreprises du jouet, la CEJI souffre d’une désaffection des enfants qui se tournent vers les jeux électroniques. la CEJI dépose alors son bilan et entraîne JOUEF dans sa chute.

1986 : L'entreprise repart finalement le 2 juin sous l’enseigne JOUEF INDUSTRIE avec 110 salariés sous la direction de Jacques Barret associé à Jean-Pierre Coron. Jacques Barret est l’ancien patron de TREDI qu’il avait créé en mars 1979. Il fabriquait des jouets sous la marque FOBBI. Malheureusement Jacques Barret décède en mars 1987 et c'est son associé et partenaire financier, Jean-Pierre Coron qui reprend le flambeau. Il rachète la marque YANKEE qui produit des maquettes autos. Pour les trains, il cible le haut de gamme.

1989 : L’effectif est de 170 salariés.

1991 : Comme en 1988 avec la locomotive SYBIC, Jouef démontre son savoir-faire dans le haut de gamme avec sa CC 72000. JOUEF rivalise avec la concurrence européenne. Mais des erreurs stratégiques comme le projet d’une poupée JOUEF viendront plomber la dynamique de l’entreprise.

1995 : Liquidation judiciaire de JOUEF.

1996 : JOUEF est racheté par le groupe italien RIVAROSSI. Rivarossi est distribué à l’époque par MKD, et regroupe les marques LIMA, RIVAROSSI et ARNOLD. Seulement une soixantaine de salariés sont repris. Le groupe italien s'endette à nouveau et ferme l'usine Rivarossi de Côme ainsi que les trains Arnold.

2001 : Selon les perspectives pour 2001, la direction estime les pertes à plus de 152 000 euros par mois! Le 1er juin RIVAROSSI annonce la fermeture de l’usine JOUEF.

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13 juillet 2001 : Malgré tous ces combats et toutes ces lueurs d’espoir, JOUEF est finalement délocalisé en Italie. La dernière entreprise française de modélisme ferroviaire ferme définitivement ses portes. 61 salariés sont licenciés. JOUEF France n’est plus.

2004 : la société anglaise HORNBY Plc rachete les différentes marques du groupe italien et c'est désormais sous la marque JOUEF qu'elle les commercialise. La production est délocalisée en Chine.

Alain Roze

 

 

"En vingt ans, nos usines de jouets en bois et plastique ont fermé les unes après les autres dans le grand Est de la France, dans les Vosges et le Jura, les vallées du jouet Made in France. Ces petites entreprises de plasturgie, avec leurs ouvrières minutieuses, et leurs travailleurs si fiers de leur métier, étaient tombés au champ d’honneur de la mondialisation déloyale, dans le silence et l’indifférence."

Arnaud Montebourg "La bataille du Made In France" Flammarion

 

L’association Jouef-39 perpétue la mémoire de l'entreprise JOUEF. Dans son livre JOUEF TOUTE UNE HISTOIRE elle raconte en détails l’histoire de ses salariés et de ses produits.

https://www.facebook.com/Jouef39

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