Kindy Moliens
Les chaussettes ne se cachent plus...
📅 Jeudi 8 janvier 2025

Dans le paisible village de Moliens, situé dans l’Oise, en Picardie, se dresse depuis plus de 150 ans une usine emblématique de l’industrie textile française : l’ancienne bonneterie Bloquert-Davesne. C’est ici que commence l’aventure d’une entreprise qui marquera durablement l’histoire de la fabrication de la chaussette en France.
Fondée en 1863 par François Davesne, la manufacture Bloquert-Davesne naît comme une bonneterie traditionnelle où des centaines d’ouvrières tricotent à la main bonnets, tricots, écharpes et premières chaussettes, dans une usine aux façades de briques rouges typiques de la région.
À une époque où le textile relève encore du savoir-faire artisanal, Bloquert-Davesne illustre parfaitement la transition de l’artisanat vers l’industrie : l’atelier s’équipe progressivement de métiers à tricoter mécaniques au fil des décennies, augmentant sa capacité de production et modernisant le travail textile jusque dans l’entre-deux-guerres.
La véritable révolution de l’usine intervient au XXᵉ siècle. En 1966, sous l’impulsion de Jean-Yves Bloquert, la société prend un tournant décisif en créant la marque Kindy, contraction en hommage au président américain John Fitzgerald Kennedy, symbole de modernité, assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas.
Ce changement marque une nouvelle stratégie : Kindy ne se contente plus de produire pour les boutiques traditionnelles, mais s’ouvre à la grande distribution, notamment avec Carrefour. La marque devient rapidement synonyme de chaussettes de qualité, avec une image moderne portée par le célèbre slogan publicitaire : « Les chaussettes ne se cachent plus ! »
Durant les années 1970 et 1980, l’usine de Moliens innove dans les formes, les couleurs et les matières, multiplie les licences (Disney, Astérix ou Adidas) et se hisse au rang de leader français de la chaussette.
En 1982, l’usine de Moliens devient l’un des plus importants employeurs de la région, avec près de 800 salariés. Les ouvriers et ouvrières produisent alors plusieurs millions de paires de chaussettes par an et développent une expertise technique reconnue, notamment dans : le tricotage, le remaillage, le formage, l’appairage et l’étiquetage.
En 1985, Kindy consacre 15 millions de francs, soit 3 % de son chiffre d’affaires, à la publicité et au sponsoring sportif, notamment avec l’équipe de football de Saint-Étienne.
Comme de nombreuses entreprises textiles européennes, Kindy fait face à partir des années 2000 à des défis majeurs, notamment l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce, qui intensifie la concurrence internationale. Les prix chutent et produire en France devient un défi financier colossal. Malgré des tentatives de diversification, la rentabilité s’effrite et l’usine de Moliens voit ses effectifs diminuer progressivement.
La grande distribution écarte peu à peu Kindy de ses linéaires, s’approvisionnant directement en Chine et au Bangladesh. L’entreprise délocalise successivement vers le Maroc, la Turquie puis la Chine, avant d’amorcer une relocalisation une dizaine d’années plus tard. En 2014, Kindy perd la licence Dim.
En 2017, après avoir été placée en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Beauvais, la société est reprise par deux entrepreneurs, Thierry Carpentier et Salih Halassi, déterminés à préserver le site historique de Moliens. L’activité redémarre alors sous le nom Kindy Project, avec l’ambition de maintenir un savoir-faire made in France et de poursuivre la production textile sur place. Sur les 115 emplois restants, environ 60 salariés poursuivent l’aventure.
Kindy entame également une collaboration avec le mannequin Baptiste Giabiconi, protégé de Karl Lagerfeld, pour la collection « Garçon Parfait ».
La concurrence internationale et les coûts de production élevés en France conduisent toutefois l’entreprise vers une nouvelle procédure de sauvegarde, puis de redressement judiciaire en 2023.
De la bonneterie traditionnelle du XIXᵉ siècle à l’industrie textile contemporaine, Kindy à Moliens incarne une aventure humaine, industrielle et culturelle unique en France. Son histoire reflète les transformations de l’économie textile française, ses réussites, ses fragilités et sa capacité à se réinventer, tout en valorisant un savoir-faire local qui, fidèle à son slogan, refuse de se cacher.
📸 CPA 1958 Collection Ileufuus


