Lip Besançon
Tic-tac, tic-tac…
Mardi 13 janvier 2026

Lorsque l’on évoque Besançon, capitale historique de l’horlogerie française, le nom de Lip résonne immédiatement. Bien plus qu’une simple marque de montres, Lip incarne une double histoire : celle de l’excellence horlogère bisontine et celle d’un combat ouvrier inédit qui marque durablement les années 1970.
L’histoire commence en 1867, lorsque Emmanuel Lipmann, âgé de 23 ans, ouvre un petit atelier d’horlogerie à Besançon, baptisé Comptoir Lipmann. Emmanuel épouse Caroline Geismar, fille d’horloger. Le couple aura deux fils, Camille et Ernest, ainsi qu’une fille, Jenny. Ensemble, ils donneront naissance à la société Lipmann Frères. En 1903, l’usine de la Mouillère voit le jour. L’entreprise familiale se développe rapidement et adopte progressivement le nom Lip, sous lequel elle devient célèbre.
À la mort de son père en 1913, Ernest Lipmann prend la direction de l’entreprise. Sous son impulsion, Lip gagne en notoriété grâce à la qualité de ses montres et de ses chronomètres.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Lip est considérée comme une entreprise stratégique par le Reich allemand. En 1943, Ernest Lipmann et son épouse sont déportés et tués au camp de concentration d’Auschwitz en raison de leurs origines juives et pour des faits de sabotage.
En 1944, la troisième génération fait son entrée dans l’entreprise : Lionel et Frédéric, fils d’Ernest, ainsi que James, fils de Camille. La figure la plus emblématique de l’après-guerre est toutefois le second fils d’Ernest, Frédéric, plus connu sous le nom de Fred Lip.
Visionnaire et charismatique, Fred Lip, petit-fils du fondateur, transforme l’entreprise familiale en un géant industriel moderne. En 1962, Fred Lip inaugure, aux côtés du ministre de l’Industrie Michel Maurice-Bokanowski, la nouvelle usine Lip de Palente, en périphérie de Besançon.
L’entreprise s’installe dans des bâtiments modernes qui deviennent un pôle majeur d’emploi dans la région. Le site s’étend sur plusieurs hectares, accueille plusieurs milliers de salariés et dispose d’infrastructures sociales, une crèche, des logements, un restaurant d’entreprise et des transports collectifs dignes des grandes industries de l’époque.
Lip n’est pas seulement une usine d’assemblage : elle intègre l’ensemble des opérations de fabrication et de contrôle qualité, contribuant au rayonnement de l’horlogerie française face à la concurrence suisse et internationale. Les montres Lip équipent alors les poignets de grandes figures de ce monde, telles que le général de Gaulle, Winston Churchill ou Dwight D. Eisenhower.
À partir de la fin des années 1960, l’entreprise traverse d’importantes difficultés financières. La concurrence accrue des montres à bas coût et de nouvelles pressions économiques fragilisent l’équilibre industriel de Lip.
Au tournant des années 1970, la situation se dégrade. L’arrivée du quartz japonais et américain, peut-être sous-estimée par Fred Lip, qui privilégie l’électronique, bouleverse le marché. Fred Lip est évincé et l’actionnariat passe sous le contrôle de la holding suisse Ébauches SA, spécialiste de la production d’ébauches et de composants horlogers.
En avril 1973, le couperet tombe : les nouveaux dirigeants annoncent un plan de restructuration drastique. Le projet de licenciement de 480 salariés et la perspective d’une fermeture déclenchent une mobilisation exceptionnelle des ouvriers de l’usine de Besançon. Le mouvement se radicalise et invente une forme de lutte inédite : l’autogestion.
« C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie. »
Les ouvriers relancent les chaînes de production sans patron. Les montres sont vendues aux portes de l’usine afin de permettre aux salariés de se rémunérer.
Ce mouvement d’autogestion ouvrière connaît un écho national, mobilisant syndicats, responsables politiques et médias. Il devient l’un des événements sociaux majeurs des années 1970 en France. Malgré un immense élan de solidarité et plusieurs rebondissements, l’entreprise est liquidée judiciairement en 1977.
En 1985, la ville de Besançon et la Chambre de commerce acquièrent l’usine de Palente, après qu’un incendie a ravagé une partie des bâtiments en 1984. L’ensemble est rénové en 1987 afin d’accueillir une pépinière d’entreprises.
La marque Lip appartient depuis 2002 à la Société des Montres Bisontines (SMB), entreprise fondée en 1978 par Philippe Bérard. Celle-ci assemble aujourd’hui des montres (All Blacks, Action, Joalia, Lip…) sur son site de Besançon, perpétuant l’héritage industriel et horloger de la ville.
L’usine Lip de Besançon demeure un monument de la mémoire collective française. Elle rappelle une époque où l’horlogerie française rayonnait dans le monde, mais surtout un moment où des hommes et des femmes ont voulu rêver en plaçant l’humain avant le profit.
CPA 1964 Collection Ileufuus


